Une quarantaine au Chili

Nous voulions revenir sur la fin prématurée de nos aventures sud-américaines et nos deux dernières semaines au Chili.

Comme on l’a déjà expliqué, c’est à quelques heures de prendre le ferry pour rejoindre Puerto Natales que la nouvelle est tombée sur les réseaux sociaux, avant même que la population ne soit mise au courant : Caleta Tortel est mise en quarantaine pour une durée de 14 jours, personne ne rentre ni ne sort du village.

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Il nous faudra quelques jours pour comprendre exactement comment, alors que nous nous pensions le plus à l’abri au monde, le village est dans les premiers du Chili à avoir été impacté par la pandémie du coronavirus. Un bateau de croisière y a fait escale le lundi, débarquant ses passagers sur les passerelles en bois pour s’y dégourdir les jambes et admirer le petit village typique, mais aussi pour évacuer un passager qui nécessitait des soins hospitaliers. Vu la distance entre Coyhaique et Santiago où sont effectués les tests sur le covid-19, il aura fallu 5 jours pour que le résultat tombe : le touriste anglais de 72 ans est bien atteint de la maladie. Caleta Tortel fait dès lors l’objet de ce qu’on considère comme une opération de com’ par le gouvernement et devient le premier village chilien mis en quarantaine. La décision n’aurait-elle pas pu tomber le lendemain ? N’aurions-nous pas pu être prévenus de la possibilité d’une mise en quarantaine et être alors redirigés vers Puerto Yungai autre point de départ du ferry ? Certaines personnes coincées là étaient arrivées le jour-même dans le village…

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Il faut savoir que nous pensions prendre le ferry à 23h et après avoir attendu plusieurs heures en vain, la capitainerie nous annonce finalement que le ferry est déjà passé sans embarquer personne. C’est la nuit, il fait froid, il pleut et il y a 80 autres personnes qui sont dans notre cas, où va-t-on dormir ? Heureusement, nous avons eu la lucidité de contacter directement l’auberge où nous avions dormi la veille afin d’y passer la nuit en attendant de voir ce qui allait être décidé le lendemain matin. Nous sommes accompagnées par Mélanie, une Française rencontrée à Chaiten deux semaines plus tôt et que nous avions retrouvé à Cochrane 3 jours avant.

Le lendemain, nous contactons nos ambassades respectives pour les tenir au courant de la situation. La forme de leur réponse n’est pas la même, mais le message est assez clair, nous devons nous conformer aux instructions des autorités locales : on est coincées ! On arrive à localiser le reste des passagers, qui ont dormi sans matelas ni couvertures dans l’école, où les cours sont suspendus. On les rejoint pour avoir plus d’informations, mais vu les circonstances, on est assez suspicieuses, on essaie tant bien que mal de maintenir des distances avec les autres et de garder nos bouches et nez couverts. Les autorités nous disent donc que la quarantaine est stricte et que le village est bloqué. C’est facile, il n’y a qu’une route d’accès et un ferry qui passe toutes les semaines. Deux policiers et c’est plié. Ils expliquent que tout le monde va rester dans l’école et que des matelas et couvertures seront distribués, de même que de la nourriture et des produits d’hygiène.

Nous décidons à ce moment-là de rester dans notre auberge autant qu’on peut pour garder de la distance et s’assurer un sommeil de qualité. A partir de ce moment-là, on s’organise à trois pour trouver de la nourriture et cuisiner. Le village n’est pas approvisionné très souvent, surtout en produits frais, mais nous trouvons malgré tout de quoi faire. Nous mettons également en place un horaire bien à nous : réveil le plus tard possible, souvent vers 11h, yoga optionnel, douche, premier repas du jour (entre petit déj et lunch) puis glandouille/visite à la bibliothèque et son wifi, second repas, Harry Potter du soir et puis dodo ! Deux repas nous semblent suffisants vu la quantité d’exercice, et nous prenons bien soin de nous booster avec des infusions de citron et gingembre tous les soirs. Il faut dire aussi que ça cache le goût et la couleur de l’eau, qui est ici très douteuse… Le seul endroit au Chili que l’on ait vu avec une qualité d’eau aussi médiocre. Faut-il que ce soit ici que nous soyons confinées…

Nous devons attendre un peu, mais nous recevons finalement de la nourriture. Le premier arrivage, au 4è jour de notre quarantaine, est constitué (si on a bien compris) de dons de la communauté de Cochrane… wouaw ! Le second arrivage nous parvient le 6è jour, et nous recevons des « rations de combat » de l’armée chilienne. Pauvres soldats… ça ressemble plus à de la pâtée pour chat ! Mais on ne fait pas la fine bouche quand on reçoit tout ça gratuitement.

Le lendemain, on reçoit les « kits d’hygiène », très complets mais qu’on laissera en grande partie sur place.

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Le temps ne passe pas si lentement que ça, d’autant que nous avons régulièrement des informations sur l’évolution de la situation en Amérique du sud, qui nous parait de plus en plus grave au fil des jours. Nous pestons sur le fait d’être coincées ici, alors que les frontières se ferment, les aéroports suspendent leurs vols, les bus ne roulent plus, les villages de la Carretera austral s’auto-confinent en bloquant la route, … Chaque jour apporte son lot de stress, surtout au vu de la dégradation de la situation en Europe, et particulièrement en Italie. On se dit que c’est une matière de jours avant que l’Amérique du Sud ne suive. Le moral n’est donc pas forcément au beau fixe, surtout qu’il n’est pas aidé par la météo, extrêmement pluvieuse.

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Profitons vite des 2h de temps sec!

Nous vivons tous les jours dans l’incertitude… Comment allons-nous partir, devons-nous effectivement partir, où aller ? Le Chili est passé en phase d’alerte 3 le lendemain de notre mise en quarantaine, mais ça nous semble être surtout une manière facile pour le gouvernement de tuer dans l’œuf toute manifestation, surtout qu’aucune mesure sanitaire n’est prise. En effet, la phase 3 empêche uniquement les rassemblements de plus de 50 personnes, mais à part ça, rien. Quelques jours plus tard est décrété un couvre-feu de 22h à 5h, autre exemple de mesure complètement inutile, parce que c’est connu, le virus se transmet plus la nuit !

N’oublions pas que le Chili connait depuis le mois d’octobre dernier des manifestations liées aux revendications (légitimes !) de la population et qu’un plébiscite concernant la révision de la constitution (qui date encore de l’ère Pinochet) devait avoir lieu le 22 mars. Very convenient timing…

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L’accumulation de mauvaises nouvelles se finit finalement le vendredi 27, veille de la fin de la quarantaine, par un appel de l’ambassade française : l’armée évacuera les touristes coincés à Caleta Tortel le dimanche 29 à 4h pour les rapatrier jusqu’à Santiago. Quel soulagement !! Après tant de jours d’incertitude, nous sommes bien résolues à quitter le Chili le plus rapidement possible et rentrer en Belgique.

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Finalement, le départ avec l’armée est prévu à 2h avec embarquement à 1h30. A 2h, tous les passagers sont chargés dans les 3 bus dépêchés pour l’occasion et les bagages nous suivent dans un camion militaire.

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C’est parti pour 10h de bus avec : une seule pause pipi, un arrêt tronçonnage d’arbre qui barre la route, un arrêt changement de pneu crevé (c’est une belle route en graviers, n’oublions pas) et un arrêt barrage sanitaire où on présente notre « passeport sanitaire » reçu à Tortel et où on reprend notre température. Nous arrivons finalement à Balmaceda, l’aéroport de Coyhaique, où malgré l’organisation désastreuse de la compagnie aérienne, nous finissons par tous monter dans l’avion (qui prend par contre 2 heures de retard à cause de nous) pour un vol Balmaceda-Temuco et Temuco-Santiago. Le tout gratuitement, offert par l’intendencia qui avait bien l’intention de nous voir partir le plus rapidement possible de son territoire.

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Arrivées à Santiago, c’est avec difficulté que nous achetons un billet pour Bruxelles, avec escale à Madrid de … 26h ! Nous avons eu quelques frayeurs car les informations fournies au comptoir de l’aéroport étaient qu’on ne pouvait pas sortir à Madrid (transit uniquement) et que le temps de transit maximum était de 8h. Finalement, on fait le forcing, l’important pour nous étant d’être sur le territoire européen avant la fermeture des espaces aériens, et finalement nous n’avons eu aucun problème, à part de devoir tuer le temps et trouver de la nourriture dans les distributeurs, tout étant fermé à l’aéroport.

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Pas d’accueil, pas de visages souriants à notre arrivée, pas de bisous ni de câlins, … pas vraiment la façon dont on imaginait le retour après 19 mois sans voir nos familles et amis. Mais nous sommes saines et sauves et le passage de douane n’aura jamais été si facile !

Ce temps de confinement nous force aussi à nous arrêter, nous qui ne nous sommes que très rarement arrêtées lors de ces 19 derniers mois ! On ne se rend pas forcément compte, mais quand on voyage, on a finalement peu de temps pour penser, si ce n’est à où est-ce qu’on va dormir le lendemain et quelle sera notre prochaine rando. Nous sommes toujours en mouvement et cela nous fait du bien aussi de pouvoir nous poser et de réfléchir au futur et à nos projets. Nos tickets pour le Canada sont réservés mais on verra où nous mène cette crise…

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3 réflexions sur “Une quarantaine au Chili

  1. Ah! Les voyages peuvent occasionner des imprévus, vous en aviez déjà vécus d’autres mais cette fois, les conséquences sont abruptes. Prenez le temps et vous verrez vous pourrez encore imaginer d’autres aventures et découvertes. Bravo, en tout cas pour ces 19 mois de parcours.

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